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RODNEY MULLEN

par Aymeric Nocus

L’histoire de notre petit univers qu’est le microcosme du skateboard est ponctuée d’un bon nombre de grands noms et de tout autant de légendes ayant contribué d’une façon ou d’une autre à son édification – et quand bien même seulement une poignée de ceux-ci seraient à élever au rang de véritables pionniers, tous sont unanimes : Rodney Mullen figurerait incontestablement parmi eux. Déjà véritable pavé dans la marre en matière de technique à l’époque du freestyle et ce malgré la rencontre de tous les obstacles possibles et imaginables au cours de sa carrière (à découvrir dans son autobiographie : The Mutt – How to Skateboard and Not Kill Yourself), ce fils de médecin élevé dans une petite ferme de Gainesville en Floride, avec l’aide des bonnes personnes, a pavé la voie vers les grandes lignes du street technique moderne à une époque où le ollie en flat n’était encore qu’une burlesque utopie. Rencontre avec l’un des pères fondateurs du skateboard universel, dont l’humilité, la simplicité et l’humanité constituent déjà à eux seuls une leçon de vie.

(contexte de l’interview : soirée privée GLOBE à Monistrol. Eero Anttila boit des bières, Haslam déconne avec THE DITCH, Decenzo skate la mini, Schuster parle français et Chet Thomas n’est pas là. Mullen déambule dans l’arrière-cour du gîte Alternatif tenu par Damien, un grand sourire aux lèvres et répond le plus posément du monde aux questions de chacun même les plus bâteau ou les plus excentriques, un sourire comme vissé sur le visage, serrant des mains, faisant de grands gestes, signant boards et photos de l’époque ramenés par des fans de la première heure, et racontant sa vie)

Rodney – Merci beaucoup. Je pense que la video part dont je suis le plus satisfait c’était ma part dans la vidéo Globe “Opinion”, je ne sais pas si tu l’as vue ?(Aymeric – bien sûr que oui ! c’était une de mes premières vraies vidéos de skate, je mattais ta part ainsi que celle de Danny Gonzales en boucle à l’époque !)Excellent ! En fait en gros j’ai vraiment aimé travailler sur celle-là, parce que j’avais carte blanche pour filmer vraiment tout ce que je voulais, j’ai même pu faire un peu de freestyle, c’était vraiment libre dans l’esprit, j’ai pu faire un truc polyvalent, et d’une manière générale j’ai vraiment aimé le résultat, même la musique passait super bien. Tu savais qu’à l’origine ces footages étaient destinés à une vidéo Enjoi ? Marc Johnson était chez Enjoi aussi à l’époque, c’est un très bon ami à moi et j’étais donc super content d’être dans le même team que lui, puis finalement il s’est barré, et dès lors je n’avais plus vraiment de repères au sein d’Enjoi. C’est en grande partie ce pourquoi j’ai fini par partir aussi, et par lancer Almost.

Rodney – Vraiment ? Et bien en fait, filmer celle-là a été quelque chose de plutôt dur, j’étais franchement nerveux tout le long – en fait à cette époque le freestyle crevait à petit feu, et je sentais ma carrière toucher à sa fin. Ce sont des gens comme Mike Ternasky (RIP), qui continuaient à croire en moi et à voir du potentiel dans mon skate, qui ont essayé de me lancer dans de nouvelles directions et c’est plus ou moins cette période-là de ma vie que cette video part représente. Je ne croyais franchement pas du tout en moi, et tu vois le tout dernier trick de la part ?(Aymeric – le casper slide ?) Ouais, le casper. En fait c’est Mike T qui m’a conduit à ce spot, a pris ma board, m’a montré le trick avec ses mains et m’a dit, “Rodney tu vois ça ? C’est ton nouveau départ. C’est ce que tu vas faire à partir de maintenant”. Donc je l’ai fait, pas très sûr de moi, j’ai fini ma part, et je me rappellerai toujours du soir de la première de la vidéo : quand mon nom est apparu sur l’écran tout le monde s’est soudainement tû, et on pouvait entendre les mouches voler pendant toute la durée de la part. Je me sentais tout petit, je flippais à mort, je me disais “putain ça y est, c’est trop pourri, je suis fini”. Et le dernier trick est passé à l’écran, au ralenti, fondu au noir. Et là tout le monde s’est levé et m’a acclamé ! Je me suis senti tellement rassuré, mais à un point. Je pense que c’est aussi pour ça que je préfère ma part dans la “Virtual Reality” (la vidéo Plan B suivante, NDLR) à celle de la “Questionable” : j’avais davantage confiance en moi, ça n’était plus du tout un genre de nouveau départ, j’avais mes repères de posés et je n’avais plus qu’à continuer à faire mon truc à moi. C’est aussi à ce moment-là que j’ai commencé à faire tous les darkslides.

Rodney – Merci, merci beaucoup. Ca c’est aussi quelque chose que j’apprécie énormément dans le skate – on peut voyager partout dans le monde, on rencontrera toujours des gens partageant la même passion et la vivant tout autant à fond, en prenant le même pied sous la même enseigne, c’est génial.

Rodney – (rires) c’est très vrai ! j’ai fait des observations similaires moi aussi, partout où je vais je rencontre des gens qui font toujours genre “ah là là j’aime pas le skate, ça me stresse de filmer…”, ce à quoi je réponds toujours “ben alors, pourquoi est-ce que tu le fais ?” (rires)

Rodney – Euh, alors. J’ai été chez Enjoi, et World Industries avant ça. J’ai aussi été chez Plan B, chez Powell.

Rodney – (rires) OUI A-TEAM ! Hahaha j’avais complètement zappé cette période !

Rodney – (rires)

Doble – HEYYYY RODNEYYYYYYYYY !!!!! PUBLIC DOMAINNNNNNNNNNNNN !!!!

Rodney – Oh le kickflip, et bien… Bon, tu vois d’où vient le ollie ? En gros dans les années 80 mon team mate chez Powell Alan Gelfand faisait des aerials sans grabber en vert et le trick a rapidement été baptisé “ollie”, à cause du surnom d’Alan qui était Ollie. A force de le voir faire ça j’ai commencé à bosser un truc similaire mais sur le flat, en poppant le tail, et vous savez tous comment ça marche un ollie, on poppe le tail et le nose monte, puis on l’abaisse et il redescend… J’étais un des premiers à bosser ce truc comme ça et j’essayais de le monter au maximum pour voir ce qu’il était possible de faire avec, de les grabber, de les tweaker. Et un jour j’en ai poppé un trop haut et il a commencé à monter dangereusement, du coup j’ai voulu vacquer ma board avec mes pieds, et ça a fait un flip. Du coup j’ai creusé le truc, et le lendemain je savais faire des kickflips.

Rodney – (rires)

Rodney – Oh je trouve que ça déchire comme trick !

Rodney – Ouais carrément ! Il est super bon aussi quant il s’agit de rajouter un frontside 180 dedans !

Rodney – (rires) ah oui ça, ça m’a rapporté pas mal. Tellement que c’est ce qui paye ma maison !

Rodney – Oh, vous pensez sincèrement que les gens voudraient que je parte en tournée plus souvent ?… Pour être honnête, je sens juste que je vieillis – j’aimerai pouvoir dire le contraire, mais je n’y peux rien – et je ne suis pas sûr que ça soit moi que les gens ont envie de voir de nos jours, j’ai l’impression que je dois laisser ma place, la roue tourne. Le skate a tant changé, regardez les autres mecs plus jeunes dans le team, ils tapent tous des pires rails et font des gros gaps que jamais je pourrais toucher, et c’est eux que tout le monde acclame, j’imagine donc que c’est ça que les gens veulent et moi du coup, je ne me sens pas trop à ma place et je me fais tout petit. Je me suis blessé pas mal ces dernières années aussi, ce qui m’a par ailleurs forcé à skater énormément en switch, d’ailleurs maintenant je n’ai plus vraiment de stance. Je ne sais pas trop quoi faire en fait, j’y pense pas mal ces temps-ci et ça m’inquiète… Qu’est-ce que tu penses que les gens aimeraient voir dans ma prochaine part ? Quels genres de tricks, tu penses que je devrais prendre une direction en particulier ?

Rodney – (rires) hahaha c’est vrai !

Rodney – Merci. Franchement du fond du coeur merci beaucoup.